LE REGARD DE L’ALLIANCE

Dans les témoignages recueillis, nous observons une évolution générale : nos grossesses sont devenues très «anxiogènes» (pour les couples comme pour les médecins). C’est le résultat paradoxal de leur surveillance de plus en plus systématique. Quand on attend «l’heureux évènement», on craint de plus en plus le drame. A la première difficulté toute joie peut s’effacer.

Le corps, cet inconnu.

Beaucoup de femmes et d’hommes – et pas seulement les plus jeunes – ignorent largement le fonctionnement de leur physiologie en matière de procréation. Le moindre dérèglement peut inquiéter. Certaines méconnaissent que certaines relations sexuelles («partielles» voire «protégées») peuvent se traduire par une grossesse qui n’aura rien de surprenant. La dissociation imaginée entre sexualité et procréation a peut-être fait oublier quelques évidences. De même il arrive que des femmes ne découvrent que tardivement leur grossesse…

Panique et précipitation

A l’heure où tout va plus vite et où la maîtrise – presque la toute puissance – s’impose, le moindre problème en matière de fécondité peut provoquer la panique. Quand des techniques de plus en plus pointues sont proposées, il est devenu difficile de «laisser du temps au temps» ou de «faire confiance à la nature». Nous devons souvent écouter des femmes ou des hommes exprimer un fort sentiment de culpabilité quand ils ont des difficultés à devenir parents.

Fausses-couches, vrais deuils

Encore assez mal accompagnées, les fausses-couches laissent souvent dans le cœur de celles qui les subissent des traces douloureuses. Et quand elles surviennent à répétition, la souffrance peut être vive. En cas de fausse-couche tardive, la question du devenir du corps du bébé angoisse de nombreuses femmes, et de récentes révélations médiatiques ont réveillé cette question. Les deuils périnataux ou postnataux (enfant mort-né, mort subite du nourrisson) nécessitent un accompagnement des familles douloureusement frappées.

La grossesse, entre désir et peur

Bien des femmes se découvrant enceintes sans l’avoir voulu (souvent à cause d’un «accident de contraception» : oubli de pilule, rupture du préservatif…) se sentent coupables, parce que cette grossesse n’était pas programmée. Ces situations n’ont rien d’incompatible avec notre société où la contraception est répandue. On y parle un peu trop systématiquement de grossesse ou de bébé «non désiré» : l’expression ne traduit pourtant pas les sentiments contradictoires régulièrement confiés : joie et tristesse, désir et peur, hésitation. C’est l’ambivalence inhérente à l’expérience de la grossesse.

Des femmes subissent des pressions injustes

Mais la réaction face à une grossesse imprévue a évolué au fil des années : désormais elle se traduit de plus en plus par le recours à l’avortement, notamment en raison des réactions de l’entourage, à commencer par celle du compagnon. Mais aussi de la pression sociale qui juge les femmes enceintes sans l’avoir décidé. Ces pressions subies par beaucoup de femmes qui font appel à nous donnent un sentiment de grande injustice. Bien souvent elles y cèdent à contrecœur. Le risque d’une rupture du couple est alors grand. Des femmes nous diront «avoir perdu sur les deux tableaux».

L’avortement médicamenteux : pas si facile à vivre

Le recours à l’avortement médicamenteux, par RU 486, tend progressivement à supplanter l’avortement chirurgical car on présente ce dernier aux femmes comme moins traumatisant. Cette évolution pose deux problèmes.

- Le premier est un effet panique qui pousse certaines à recourir à cet avortement (qui doit être précoce, dans les premières semaines) sans avoir pu prendre le temps de se poser.

- Le second concerne un vécu de l’avortement «auto-administré » parfois beaucoup plus douloureux qu’annoncé. Il faut prendre soi-même la pilule abortive, attendre son effet, de plus en plus souvent à son domicile, et parfois toute seule. Sans compter des risques de complication… Certaines femmes témoignent de regrets dès la première prise, alors qu’elles croient qu’il est déjà trop tard pour revenir en arrière…

Des souffrances secrètes après l’IVG

Même si elle a commencé à sortir du silence, la souffrance «postIVG» reste tabou et secrète pour bien des femmes. Et il y a un cruel manque de suivi psychologique après l’avortement. Il nous paraît urgent que s’ouvre pour elles des espaces de consolation : trop de femme s’accusent avec des mots tellement durs qu’elles s’interdisent de retrouver la paix. C’est pourtant essentiel pour leur vie comme pour celle de leur famille : l’avortement peut avoir des retentissements complexes. Une écoute attentive est nécessaire pour faire le point et pour reconstruire.

Prévenir l’IVG autrement ?

Les témoignages montrent clairement que la prévention de l’IVG (une prévention qui s’exprime lorsque la grossesse est découverte) est aujourd’hui le parent pauvre des politiques sociales. Pourtant, une écoute attentive des femmes vivant une grossesse imprévue ou difficile révèle souvent leur désir profond de trouver une solution alternative à l’avortement : décryptage des peurs, protection contre les pressions, assurance d’une aide matérielle durable, parfois hébergement d’urgence sont des solutions qu’il faut savoir proposer.

Les femmes enceintes ont besoin de sécurité et de protection : il ne faut pas s’étonner que les difficultés les déstabilisent, au premier rang desquelles l’instabilité voire l’inexistence du couple. Même si nous avons reçu des témoignages d’hommes souffrant de s’être vu «imposer» l’IVG, nous constatons que c’est le rejet des hommes qui est souvent déterminant.

La responsabilité des hommes

Mais là aussi, il n’y a pas de fatalité : si beaucoup d’hommes, mal préparés, ont désormais des réticences à appréhender leur paternité face à une grossesse imprévue – ils l’analysent parfois comme un piège qu’on leur a imposé – certains découvrent après la naissance une capacité d’accueil insoupçonnée.

Après la naissance, les mamans restent fragiles. Certaines sont surprises par ce fameux baby-blues qui les culpabilise : elles ne se sentent pas à la hauteur, pas assez comprises ou soutenues. Le séjour en maternité étant raccourci, les liens avec leurs propres mères peuvent manquer… Surtout pour un premier, les soins au bébé peuvent paraître complexes ou fatigants dans le cas d’enfants rapprochés. Parfois resurgissent à cette occasion des épreuves antérieures dont les femmes ont besoin de parler pour retrouver la confiance et être rassurées.

Du choc du handicap à l’IMG

Comparés aux succès de la médecine, les «accidents» de grossesse sont ressentis plus douloureusement : les parents se sentent responsables de la santé de leur nouveau-né alors que, dans bien des cas, ils n’y sont pour rien. L’annonce d’un handicap est un choc terrible : les parents imaginent leur bébé comme «un monstre». Ils manquent d’aide et de témoignages pour les consoler et les encourager.

Lorsqu’ils se sont tournés vers l’IMG (interruption «médicale» de grossesse) qui peut être très tardive, il s’avère particulièrement difficile de les consoler de ce grand traumatisme : on a tendance à instaurer un environnement de déni sur cet avortement qui a été décidé pour leur enfant en raison de son handicap. Beaucoup de femmes exprimeront un sentiment douloureux d’affection pour celui qu’elles nomment leur «petit ange».

Malaise autour de la procréation artificielle

Des couples vivent difficilement le «parcours du combattant» de la procréation médicalement assistée qui met leur couple à rude épreuve. L’intervention d’une tierce personne au plus intime n’est pas anodine. Parfois surgit la question du devenir des embryons surnuméraires à laquelle on n’était pas préparé.