LE REGARD DE L’ALLIANCE

Les histoires intimes qu’on nous confie avec pudeur sont loin du cliché d’une sexualité «libérée» de toute attache. L’idéal souvent désiré est une vie de couple nourrie de tendresse, de respect mutuel et de projets. Les plus jeunes peinent à la construire, les plus âgés à la maintenir. Aux yeux de beaucoup, les relations sexuelles sont donc un point-clé de la réussite et de la durée du couple.

Respecter l’autre

Quoi de plus naturel que de joindre le geste à la parole ? Du moment que l’autre est véritablement respecté, tout est permis, sans pudibonderie. Oui, mais respecter l’autre comme se respecter soi-même est une difficile école de vie. Elle doit intégrer le facteur temps, la physiologie naturelle de chacun, ses limites. Et surtout sa psychologie. Or, quoi qu’en disent les promoteurs de l’industrie du sexe – ou ceux qui prétendent encore que les «prestations sexuelles» pourraient être un produit marchand comme un autre – l’échange sexuel retentit bien au delà du corps : il en appelle au cœur, et bien davantage encore à tout l’être. C’est ce qui fait son mystère, sa beauté, et peut-être l’attrait pour toutes les transgressions. C’est en raison de sa valeur inestimable que la sexualité est fragile et qu’elle peut faire si mal.

Aimer dans la durée

La sexualité est souvent confondue avec la relation sexuelle : comme si le passage à l’acte était une preuve de féminité ou de virilité… Or, quand un premier rapport sexuel est subi comme un rite initiatique, il provoque souvent une profonde désillusion. Il ne peut pas combler : la relation n’était ni mure, ni réfléchie. Il peut au contraire laisser des bleus à l’âme. Une relation sexuelle, comme toute relation, ne se consume pas en une fois : elle s’épanouit dans la durée et dans l’apprentissage mutuel des différences. Elle perd de son humanité quand elle est privée d’affection.

Consommer ou construire ?

Certes, se ménager à deux le temps de l’attente n’est pas encouragé par la pression du «tout, tout de suite». Entre le préservatif et la pilule du lendemain –censés l’un et l’autre «libérer» la relation sexuelle de ses conséquences – bien des filles ont perdu un argument pour dire «non» (c’est leur droit) ou «pas maintenant» (c’est aussi leur droit). L’impatience masculine leur fait souvent violence. Par ailleurs, les codes sexistes véhiculés par la «culture pornographiques» laissent croire aux hommes immatures que leur insistance transformera un refus en acceptation.

La sexualité s’articule sur un désir orienté vers l’autre, mais que l’autre ne peut jamais complètement combler. C’est tout son paradoxe. Moyen magnifique pour rencontrer, échanger, donner et recevoir, la relation sexuelle laisse un goût d’inachevé – parfois amer – si elle ne s’inscrit pas dans un projet plus beau et plus grand. On a beau dire, le sexe désire autre chose que la jouissance toujours fugace : il veut la construction d’un projet à deux.

Le bébé révélateur

C’est là que la différence fait souvent si mal. Davantage marquée par les cycles du temps, les femmes sont souvent les premières à vouloir donner à leur amour une ouverture vers celui qui le projettera dans la troisième dimension. Beaucoup de femmes jeunes ou moins jeunes se retrouvent un jour enceintes sans que ce projet ait été débattu avec leur compagnon. Pourquoi ont-elles plus ou moins consciemment «pris des risques» ? Est-ce parce que séparer durablement sexualité et procréation ne leur paraît pas naturel ? L’homme s’en accommodait. Mis devant le fait accompli, il se dit piégé. Elle rêvait qu’il acquiesce. Il proteste, et parfois s’enfuit. Ce bébé à venir, ce fruit qu’elle imaginait couronner leur amour scelle sa rupture.

Les accidents de contraception

La contraception n’a pas tout réglé. La dissociation absolue entre la sexualité et la procréation qu’elle tendait à garantir s’est révélée partiellement illusoire. Il est désormais reconnu qu’en France, pays du monde qui a un taux pratiquement record d’usage de contraceptifs, la plupart des grossesses imprévues sont dues à un «accident de contraception» (rupture de préservatif, oubli parfois moins involontaire qu’on le croit, ou rejet involontaire de pilule…). Et, de plus en plus, ces situations se traduisent par le recours à l’avortement. Dans l’artifice des produits qui tendent à inhiber l’expression du cycle féminin, beaucoup de femmes ne retrouvent pas leur aspiration à quelque chose de plus écologique. Longtemps décriées, les méthodes naturelles de régulation des naissances nécessitent un effort d’apprentissage, mais leur efficacité concrète a beaucoup progressé, même si la France est en retard par rapport à d’autres pays.

Eviter ou surmonter l’adultère

La fidélité demeure une valeur sûre qu’il n’a jamais été facile de conquérir. C’est le travail de bien des couples. Elle est sans doute rendue plus atteignable lorsque leur expression sexuelle est perçue de part et d’autre comme épanouissante. Mais cela ne suffit pas toujours : il faut savoir traverser les épreuves et les passages à vide de la vie à deux sans abandonner. Bien loin des éclats de rire des pièces de boulevard, l’adultère est source d’une infinie souffrance. Trop souvent le partenaire lésé croit que «tout est foutu». Mais des couples témoignent qu’on peut reconstruire par le pardon. A condition de ne pas minimiser la portée de la «trahison» et de travailler pour réparer.

Sexualité et limites

Entre l’érotisation de l’univers médiatique et publicitaire et la réalité de la vie, il y a souvent un abîme. Quand les images vantent d’impossibles performances ou vendent des élixirs de jouvence, la frustration de ceux qui se débattent avec des problèmes très concrets, et difficiles à avouer, augmentent. Ils se sentent anormaux, alors que la norme assénée est irréaliste. Beaucoup le savent et relativisent les mythes de l’homme parfait et de l’harmonie absolue. D’autres se lancent dans une quête éperdue d’expériences vouées à l’échec. L’acceptation des limites de la sexualité est cependant une condition de la paix conjugale. Ce moyen d’épanouissement ne peut pas devenir un but en soi.

Education ou prévention ?

L’initiation sexuelle des jeunes est un sujet délicat. A trop vouloir les protéger contre les conséquences de la relation, on risque de la leur présenter de façon hygiéniste et froide, aux antipodes de leurs aspirations. Trop souvent les parents ont démissionné, ne sachant comment aborder cette question intime avec laquelle ils ne sont pas si à l’aise que ça. Ceux qui s’en chargent alors sont les vendeurs de porno. La majorité des adolescents et même des enfants ont visionné des images hard, d’abord par la télévision, ensuite par Internet, et de plus en plus par la téléphonie mobile. C’est par le plus sordide qu’ils découvrent l’univers du sexe.

Pornographie compulsive et violence sexuelle

Parmi les jeunes adultes, hommes ou femmes, il y a une proportion de plus en plus grande de personnes qui ont été perturbées et blessées dans l’enfance par l’exposition à des scènes agressives qui ont abîmé leur perception de la sexualité : ils en ressortent dégoûtés de l’autre sexe, ou avides de sensations fortes et de pratiques incompatibles avec le respect de l’autre. Et parfois compulsivement dépendants de la pornographie au point que l’harmonie de leur couple s’en trouve perturbé. Dans ce contexte, sexe et violence font bon ménage. On le découvre de plus en plus chez les jeunes qui reproduisent à l’école ou dans les cités les scènes de plus en plus agressives des films X. On le dénonce après des années de silence, lorsque des enfants en ont été victimes (et s’en sentent fréquemment coupables). On le sait moins au sein des couples, même stables. La violence conjugale est la plupart du temps reliée à une sexualité mal établie, ignorant le respect de l’autre. Parmi les viols, le viol conjugal est peut-être le plus difficile à avouer et à combattre. Certains traumatismes familiaux intimes, et en particulier l’avortement, peuvent avoir des résonances douloureuses sur le désir de la femme ou de l’homme et leur harmonie. Par ailleurs, dans le parcours des personnes ayant des expériences homosexuelles, il n’est pas rare de découvrir des violences qu’on ose rarement dénoncer.

Se réparer des blessures sexuelles

Rien n’est jamais perdu, mais se reconstruire après avoir été «blessé» demande du temps et des efforts, à commencer par celui de se reconnaître fragile. Il faut du courage pour admettre une addiction, un traumatisme, un échec. Et il ne faut pas rester seul. C’est vrai pour les problèmes d’alcool, c’est tout aussi vrai pour certaines «déviations» dans le domaine de la sexualité ou pour des problèmes de couples ou de sexualité. Sur ces sujets, les parcours d’accompagnement passent par une écoute attentive de ceux qui souffrent.